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Six ans ! Déjà six ans que le boucher en chef du Tchad n’avait pas posé ses brodequins maculés de sang à Khartoum.
Khartoum qui lui avait pourtant servi de base et de rampe de lancement en 1990 – après y avoir été logé, nourri, blanchi, et armé par Omar el Béchir – pour aller, d’une seule traite, ramasser le pouvoir à Ndjamena.
N’empêche : après six ans d’insolences, de rodomontades, de coups de poignards dans le dos et sur des traités, et surtout d’ingratitudes, revoilà donc Idriss Deby (Crédit photo : RFI) qui débarque ce jeudi, 08 Février chez son ancien sponsor – sans en fait y avoir été invité – affichant un énorme sourire d’une oreille à l’autre, brandissant de façon théâtrale une branche d’olivier à bout de bras, et la bouche pleine de mots mielleux. Se présentant même comme… une colombe !
Comment donc ne pas croire que cette « visite » n’en est pas une d’amour, mais juste une de simple raison ? Osons seulement croire que Omar el Béchir n’est pas dupe…
Voilà donc Idriss Deby qui, fier comme Artaban, vient de fouler de nouveau le sol de la capitale du Soudan ce jeudi 08 Février 201, en milieu de matinée, à la tête d’une délégation au pas mal assuré, martelant avec de drôles de trémolos dans la voix qu’il est venu pour… « Repartir avec la paix » !
Accueilli au pied de la passerelle de son avion par Omar el Béchir en personne – comble de l’honneur – le chef du clan des Itno avait l’air heureux. Et il riait.
Mais d’un rire jaune, juste bon pour les photographes, les caméras de télévisions, et tous les naïfs qui veulent y croire.
Car, au delà des trop rutilants salamalecs déployés à profusion pour la circonstance, le dictateur tchadien sait pertinemment que ces prétendus « accords » que la France, la Libye, et quelques petits malins tapis dans l’ombre, s’obstinent à qualifier de « normalisation » ne « normaliseront » rien du tout, à l’image de cette foultitude d’autres qui les ont précédés depuis plus d’une demi douzaine d’années. Et pour la simple raison qu’il ne saurait y avoir de normalisation réelle sans la prise en compte totale et absolue des rebellions des deux côtés de la frontière soudano tchadienne, acteurs centraux et incontournables sans lesquels aucune paix durable ne peut se faire entre le Tchad et le Soudan.
Les lénifiants communiqués officiels, ainsi que les trépidantes dépêches crachées par les télescripteurs des agences de presse du continent et d’ailleurs auront beau habiller la visite du dictateur tchadien de toutes sortes de fleurs, et en tracer avec enthousiasme, de trop mirifiques perspectives, cela n’empêchera guère les observateurs – et même les moins futés – des affaires soudano-tchadiennes de retenir leur souffle. Non seulement c’est du déjà vu, mais cette fois encore, C’est trop spontané, et trop beau pour être vrai.
Car tout, dans ce nouveau contexte de trop fulgurant apaisement entre les deux voisins sonne faux. Et même plus faux que d’habitude.
Essentiellement à cause de la trop soudaine et trop suspecte jovialité de la France.
La France qui – comme une énorme mouche bleu blanc rouge - tombe de façon absolument cavalière dans cette calebasse de lait en plein désert.
La France Sarkoziste qui se fend en de ridicules gesticulations médiatico- politiciennes suite – veut-on nous faire croire – à la libération de cet humanitaire de nationalité française, l'employé de la Croix-Rouge Laurent Maurice, kidnappé pendant 89 jours, et libéré comme par hasard par ses ravisseurs darfouris la veille du jour de l’arrivée de Deby à Khartoum !
Saisissant cette occasion cousue de grossier fil blanc, mais sans aucun rapport avec les bisbilles entre Deby et el Béchir, ne voilà – t- il pas la France se pâmant en de chaudes effusions que justifierait le « grand rôle » qu’aurait joué le Soudan « pour la libération » de ce brave et pauvre humanitaire dont – et ici il y’a de quoi en mourir de rire – on nous murmure pince sans rire que les ravisseurs auraient été émus par… « Le rôle qu’aurait joué la France dans le rapprochement du Tchad et du Soudan ».
A vrai dire, voilà trop de « grands rôles joués » par les uns et les autres – et dans des occurrences sans liens - pour qu’on puisse facilement se retrouver.
Mais essayons de résumer ces ronds de jambes qui brillent trop par l’absurde : De pseudos rebelles du Darfour kidnappent un humanitaire français à la fin de l’année 2009 pour des raisons non justifiées jusqu’aujourd’hui, mais sans aucun rapport avec le Tchad, et le cachent pendant 89 jours au fin fond du Darfour sans exiger la moindre rançon. Mais on nous dit que Omar el Béchir se serait mis à négocier avec les ravisseurs, au point même de les émouvoir.
Par contre ce qui, nous dit- on, aurait déterminé les rebelles à relâcher le pauvre otage aura en définitive été le « rôle » qu’aurait joué la France dans un prétendu « rapprochement du Tchad et du Soudan ». Et dire que ces prétendus ravisseurs n’en auraient qu’après Omar el Béchir !
Conséquence : la France félicite le Soudan, les kidnappeurs félicitent la France, et au milieu de tous ces bizous, Idriss Deby qui débarque à Khartoum sans avoir été invité par Omar el Béchir (Bien joué : scénario de l'Arche de Zoé Bis!), et sans que jamais, la France n’ait envoyé un émissaire à Khartoum tenter la moindre médiation entre les deux voisins. Dans ce ballet diplomatique irisé d’une machination qui ne dit pas son nom : les enjeux sont de taille lorsque le président sénégalais Wade, de retour du dernier Sommet de l’Union Africaine, où il s’était entretenu avec le président soudanais El-Béchir, s’est arrêté à N’Djamena pour s’entretenir aussi avec Idriss Deby, en vue de l’encourager à se rendre à Khartoum pour entériner « l’accord de N’Djamena » ou encore Deby et El-Béchir s’empressent de rassurer au téléphone Kadhafi dès lundi en fin de journée que le processus de normalisation des relations évolue comme prévu. Ainsi, les dés sont pipés.
Bien au contraire, ceux qui ont de la mémoire n’auraient guère de peine à se souvenir qu’il ya quelques mois encore, la voix stridente de l’époux de Carla Bruni enjoignait officiellement Omar el Béchir d’aller se constituer prisonnier à La Haye. Il y a donc de quoi se demander exactement quel rôle la France aurait bien pu jouer, et dans la libération de l’otage, et dans ce qu’on nous présente aujourd’hui comme le rapprochement entre le Tchad et le Soudan.
Pire, Nicolas Sarkozy n’a jamais ménagé aucun argument, l’année dernière, dans la tentation de persuader toute l’Europe – ainsi que la cohorte de ses vassaux – à mettre en branle et stationner une énorme force multinationale à la frontière soudano tchadienne, dans le secret dessein de régler une fois pour toutes le compte à Omar el Béchir, en procédant accessoirement à son arrestation pour le livrer à la CPI.
De même, ils sont nombreux, ceux qui savent que le chef de l’Etat français n’a jamais digéré la succession d’échecs consécutifs à la mise en action de la MINURCAT en Mars 2008 entre les deux frontières : Au lieu de la paix promise et espérée, les réfugiés n’ont jamais été autant tués ou violés, les humanitaires ont plus que jamais auparavant été kidnappés et dépouillés – mais cette fois par les rebelles du MJE et la soldatesque de Deby.
Malgré cette escalade de l’insécurité qui arrangeait en fait Sarkozy et toutes les puissances favorables au maintien d’une super force militaire dans cette zone gorgée de pétrole, l’efficacité de la MINURCAT a brillé par son absence.
En additionnant toutes ces ratées, on comprend aisément pourquoi la France, au bout du compte ulcérée de n’avoir pas pu imposer le maintien d’une force de 4900 hommes dotée d’une logistique adaptée, tente de sauver aujourd’hui les meubles en préconisant le « dégagement » de la MINURCAT, avec comme solution de rechange d’ordonner au soudard Deby de négocier une paix - quelle qu’elle soit – avec Khartoum, sous la bénédiction de Kadhafi.
Normal, le Tchad prépare une mascarade d’élections en 2010 et 2011, exactement comme le Soudan. Et ces deux pays demeurent toujours tenus en joue par des mouvements de rebellions qui, non seulement ne se gêneraient certainement pas pour perturber celles-ci, mais les intérêts du pétrole – surtout celui prospecté au Soudan par le géant pétrolier, la multinationale française TOTAL s’apprêtant à engager l’exploration dans le Darfour- doivent être préservés pendant qu’il est encore temps.
Ainsi, Sarkozy – qui ne fait pas partie des relations directes de Omar el Béchir – s’est chargé de persuader Deby d’accepter une paix, même mal ficelée avec el Béchir, en contrepartie, ce dernier aura droit à ses élections, ses rebelles seront tenus en respect par une force mixte, et comme grosse prime, la CPI lui foutra bien la paix !
Voilà donc ce que Deby est allé faire à Khartoum : convaincre Omar el Béchir qu’il aura tout à gagner à jouer le jeu de la France et de Kadhafi. Mais à quel prix ?
Quand Idriss Deby déclame à Khartoum, le regard torve et les mâchoires serrées « qu’il est venu à Khartoum pour repartir avec la paix », beaucoup ont été tentés de prendre cette affirmation en jouant avec les mots : je viens avec ma feuille d’olivier, signe de paix, je vous raconte des histoires ici, et je m’en retourne avec ma branche d’olivier »
Omar el Béchir n’est heureusement pas tombé de la dernière pluie. Car au-delà de toutes les déclarations de bonnes intentions, tant que Deby aura quitté le Soudan sans chercher à discuter avec la rébellion hostile à son régime - d’ailleurs actuellement présente à Khartoum – il devra bien comprendre que cette paix dont parle son homologue Tchadien ne peut être qu’une paix factice et uniquement commandée par des intérêts placés au dessus de tous les deux.
Mais d’ores et déjà , la visite de Deby à Khartoum ne fait pavoiser personne. Il ne sera nul besoin d’être devin pour prévoir sans risque de se tromper que toute la mise en scène de ce cinéma va bientôt basculer, car ce qui se joue pour l’heure entre le Tchad et le Soudan n’est qu’un marché de dupes. Un de plus !
Par A.K | Ndjamena-matin
Contact rédaction : info@ndjamena-matin.com
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