Quantcast

Présentation

Profil

Dimanche 20 mai 2012 7 20 /05 /Mai /2012 11:41

George-Ayittey.jpg George Ayittey est un homme profondément dangereux. Il a été jeté en prison au Sénégal en 1994. Après sa libération, il a été poursuivi à travers l'Afrique par des hommes d’État. Plusieurs régimes à travers le monde ont interdit ses œuvres. Il est interdit d'apparitions à la télévision. Ses bureaux ont été perquisitionnés et saccagés, puis, plus tard, incendiés. Son crime ? Une simple phrase: « L'Afrique est pauvre parce qu'elle n'est pas libre ».

Ayittey n'est pas découragé : aujourd'hui il dirige la Free Africa Foundation, un think tank basé à Washington-DC qui lutte pour la réforme politique. Il s'est récemment fait encore détester par les autocrates du monde entier en écrivant dans son dernier livre, Defeating Dictators (Vaincre les dictateurs), « un bon dictateur est un dictateur mort ».

Originaire du Ghana, Ayittey allie un intellect affûté avec un activisme courageux, faisant de lui une arme humaine de démolition contre la tyrannie. Bien qu’économiste de formation, Ayittey développe son expertise économique dans le cadre d’une compréhension approfondie de l'histoire africaine. Et il les confronte toutes deux à l'ordre politique moderne en Afrique.

La tradition de liberté en Afrique

Son premier livre, un volume très dense de 500 pages intitulé Indigenous African Institutions (Les institutions indigènes africaines), est dédié avec une pointe de sarcasme à la « rééducation » des « dirigeants et des élites africains ». Comme partout ailleurs, en Afrique les peuples ont lutté durant leur histoire entière pour contenir la violence et réduire la tyrannie dans leurs sociétés. Le livre d’Ayittey est un regard fascinant sur la manière dont ils ont pu accomplir cela et constitue un correctif utile à la fantaisie que ce serait l'Occident qui a « découvert » la liberté et de libre marché.

De nombreux groupes africains fonctionnaient essentiellement sans État, et s’organisaient autour d’un mode de prise de décision consensuelle et dans une tradition de subsidiarité (du bas vers le haut). Même lorsque les groupes vivaient sous une hiérarchie comme un royaume ou de chefferie, le pouvoir des dirigeants politiques était fortement limité par des systèmes élaborés de freins et contrepoids, et un accent mis depuis longtemps sur l’état de droit : « les lois traditionnelles africaines n’étaient pas malicieusement décrétées par le chef ou le roi en collusion avec un régiment de soldats. Les lois coutumières étaient soumises à un réel débat public... les chefs et les rois ne pouvaient promulguer des lois sans l'assentiment des conseils » (p.72). Si la colère publique ne se révélait pas suffisante, le contrepoids ultime au pouvoir était la possibilité d’exit : les gens qui se sentaient opprimés fuyaient leurs dirigeants lors d’exodes.

Ayittey démonte le mythe selon lequel l'Afrique d’avant la colonisation était seulement une terre de chasseurs-cueilleurs ou d’agriculteurs de subsistance, et soutient au lieu de cela que le commerce, la libre circulation et la libre association étaient primordiaux. Les mineurs, les artisans et l'industrie artisanale étaient organisés en des réseaux élaborés et décentralisés de guildes (p. 283). Contrairement aux idées fausses de l'Occident, « dans l'Afrique indigène, tous les facteurs de production étaient détenus par les indigènes, et non par leurs dirigeants, leurs chefs ou par les gouvernements tribaux » (p. 284). Les prix étaient libres et non fixés par les chefs ou les rois (pp. 339-340). Le libre-échange et la libre circulation dominaient, « il n'y avait pas de ‘frontières’, les biens et les personnes circulaient librement à travers l'Afrique. Aujourd'hui, les dirigeants africains modernes postent des bandits en uniforme sur les frontières artificielles et contestent ceux qui font comme eux en appelant ça de « la contrebande » (p. 355).

L’Afrique trahie

Ayittey soutient que ces institutions ont survécu partiellement au colonialisme, en dépit de la lourde intervention des administrations occidentales. Bien que certaines zones s'en soient mieux sorties que d'autres de ce point de vue, beaucoup d'Africains arbitraient encore leurs différends en utilisant les lois et les tribunaux traditionnels, et échangent encore très largement à travers les marchés informels (pp. 396-406).

Quelle qu’ait pu être l'exploitation des puissances coloniales, Ayittey estime que la véritable tragédie du développement de l'Afrique s’est déroulée avec « l'indépendance ». « La liberté pour laquelle les Africains se sont battus, contre le colonialisme, a été trahie avec une grande perfidie », condamne-t-il, « la vraie liberté et le vrai développement ne se sont jamais concrétisés pour une grande part de l'Afrique. L'indépendance n’a été que sur le papier. Un groupe de maîtres (les colons blancs) a été remplacé par un autre groupe (les noirs néo-colonialistes), et l'oppression et l'exploitation des peuples africains continuent sans relâche. »

Souvent avec l'aide secrète et parfois le soutien explicite de l'Occident, les gouvernements africains se sont lancés dans toute une série de débâcles qu’Ayittey appelle « le socialisme des banques suisses » et la « coco-démocratie ». Avec le socialisme, les dirigeants africains ont terrorisé la population de leurs pays, violé les ressources naturelles du continent, et ruiné leurs économies. Mais les dirigeants et leurs acolytes expédiaient leur butin sur leurs comptes bancaires personnels en Suisse. Certains dirigeants africains ont volé plus de richesses à l'Afrique alors qu’ils étaient en « fonction » que tous les présidents américains, de Washington à Obama, combinés.

Avec la « coco-démocratie », les États africains maintiennent un système clownesque d’élections pour maintenir un semblant de légitimité politique. Mais la tricherie et la fraude électorale déterminent en réalité le processus. Les bulletins de vote n’ont aucun sens sans une presse libre et avec les monopoles gouvernementaux ou ceux d’un système de capitaliste copinage dominant l’économie.

Ayittey appelle ces deux ordres politiques « États vampire » parce qu'ils « sucent la vitalité économique de leur peuple. »

La Génération Guépards en Afrique

Ayittey croit que la réponse à la lutte contre ces dirigeants africains prédateurs, pour déclencher une croissance économique rapide, réside en fait dans les institutions indigènes du continent. Les « experts » occidentaux en développement sont naïfs de penser qu'ils peuvent exporter les institutions occidentales vers un peuple tout à fait différent. Cela ne signifie absolument pas que les Africains sont incapables de faire croître les réseaux commerciaux élaborés dont jouit l'Occident. Ayittey estime que le commerce libre, la libre circulation, la libre association et la liberté d'expression sont le véritable héritage de l'Afrique, comme en témoignent ses institutions indigènes. La difficulté réside dans le fait d’importer la superstructure des parlements occidentaux et des dirigeants politiques et de les copier artificiellement sur un autre ordre social qui a évolué différemment et qui repose sur la parenté, la communauté et la coutume plus que sur l’individualisme occidental.

En effet, l'Afrique jouit le plus de la croissance économique, de la dynamique de l'emploi et de l’innovation dans les zones où règnent essentiellement les institutions indigènes. La grande majorité des Africains travaille dans le « secteur informel », un terme savant pour décrire les vastes marchés « gris et noirs » qui permettent à la plupart de subsister. Lorsqu’ils survivent aux raids et incursions à des fins d'extorsion par les élites politiques (parfois appelés par euphémisme « projets de développement menés par l'État »), ces marchés existent à la périphérie de nombreuses villes de l'Afrique, en dehors de ses institutions politiques officielles. Mais le commerce est loin d’être « périphérique ». L'activité économique dans ces marchés (qui n'inclut pas les marchandises illicites comme les drogues ou les armes) représente des billions de dollars et constitue le premier employeur d'Afrique.

Ayittey croit que nous devrions nous tourner vers le secteur informel et nous appuyer sur les institutions traditionnelles de l'Afrique. Les « hippopotames de l'Afrique », une expression qu’Ayittey utilise pour dépeindre les bureaucrates aigris et les opérateurs corrompus qui entravent le progrès, ne peuvent être vaincus que par les « guépards » du continent. Les guépards sont une nouvelle race de « jeunes africains en colère », intelligents, avisés, motivés et pragmatiques. Là où les hippopotames voient un problème social exigeant de la bureaucratie, les guépards voient, eux, une opportunité d'affaires. Ils sont des bâtisseurs d’institutions pour l'avenir, travaillant dans le secteur informel. Ils sont les acteurs d'une révolution tranquille, fondée sur des projets entrepreneuriaux qui comblent les gouffres laissés par les gouvernements malveillants. Ils apportent de nouvelles technologies et une nouvelle expertise. Ils mettent en place des coopératives et des organisations d'aide mutuelle. Ils lancent des entreprises rentables. Ce sont eux les dignes héritiers du patrimoine de la liberté de l'Afrique, certainement pas les dirigeants pavoisant sur les estrades.

Par : Zachary Caceres

 

Zachary Caceres est analyste à l’Adam Smith Institute et contributeur au projet www.AfricanLiberty.org.

Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org

Par Ndouné - Publié dans : Enquête
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

English - العربية

Suivre @Ndoune sur Twitter

Articles récents

  • Tchad : le MACT condamne la vague d’arrestations arbitraires et lance une sévère mise en garde aux dirigeants Tchadiens
    Face à la délétère situation politique dans laquelle le président tchadien Idriss Deby a actuellement plongé le Tchad, et après avoir méthodiquement analysé les évènements qui se succèdent à un rythme infernal dans le pays depuis le 1er mai dernier, le Mouvement d’Action pour le Changement au Tchad (MACT) dénonce les...
  • Affaire Habré : la saisine de la Cour de Justice de la Cédéao
    COMMUNIQUE DE PRESSE DE LA DEFENSE DU PRESIDENT HISSEIN HABRE La défense du Président Hissein Habré porte à la connaissance de l’opinion publique africaine et internationale, qu’elle a saisi, le 23 Avril 2013, une nouvelle fois, la Cour de Justice de la CEDEAO en vue de faire constater la violation, par...
  • La place du Tchad dans la coopération multilatérale.
    Par Talha Mahamat Allim Genève, Suisse.   Depuis l’accession du Tchad à l’indépendance politique (le 11 août 1960), somme toute relative, le pays a traversé une situation conflictuelle quasi-permanente, qui demeure d’actualité. Tous les secteurs de la vie socio-économique et politique n’ont pas été...
  • Tchad : Les dernières élucubrations de Deby
    En 23 ans de règne sans partage, Deby a échoué sur tous les plans : politique, économique et social. Il a fait du Tchad un État néant et son régime des plus impopulaires et corrompus que le pays ait connus. Devenu infréquentable, Deby, pour redorer son blason,  envoie sa milice au Mali sur le dos des contribuables...
  • L’opposition tchadienne en France dénonce les violations des droits de l'homme au Tchad
    Chasse aux opposants – Traque des journalistes et blogueurs - Arrestations arbitraires - Assassinats. Depuis le 1er mai, date à laquelle le gouvernement tchadien a annoncé avoir déjoué un énième complot visant à déstabiliser le pouvoir du Général Président Sultan Idriss Deby Itno, les Tchadiens vivent...
  • RCA : à quand la fin de l’instabilité politique ?
    Depuis l’accession du pays à l’indépendance, l’histoire politique de la République Centrafricaine reste caractérisée par une spirale de violence dont l’une des conséquences est l’inexorable accentuation du processus de déliquescence de l’Etat centrafricain. L’on observe ainsi depuis le coup d’Etat du 31 décembre 1964 de « l’ex...
  • La diaspora tchadienne, un acteur majeur et un atout considérable pour la paix et le progrès du Tchad !
          Par Talha Mahamat Allim Genève, Suisse. Quelle orientation politique doit-on opérer pour se préoccuper de l’apport indéniable de la diaspora tchadienne dans le développement national ? Quels types de rapports construire entre les instances dirigeantes du Tchad et la diaspora...
  • Arrestations au Tchad : Pourquoi la France demeure-t-elle dans un silence assourdissant ?
    Cela fait presque deux semaines que le Tchad vit sous une véritable chape de plomb à cause d’un « complot » présumé ayant ouvert le champ d’une foule d’arrestations aussi impromptues que terrifiantes. Sous le coup de l’effroyable délit de sale gueule, plus d’une vingtaine de personnalités croupissent déjà dans...
  • Tchad : le dictateur tchadien Idriss Deby s'enfonce dans la paranoïa et la mégalomanie
    Le cynisme d’Idriss Deby Itno ne connait plus de limites : Sous le prétexte qu’il pense être indispensable et incontournable au Mali dans la chasse aux djihadistes, il n’a rien trouvé de mieux que d’inventer tout à trac un complot à dormir debout – qualifié par lui-même de conspiration - pour mener une époustouflante...
  • Banque Mondiale : Faut-il bruler le rapport Doing Business ?
    La crise économique qui a débuté en 2008 a érodé la confiance du public dans la notion de libre marché – et de manière injustifiée, dans l’esprit de beaucoup. Aux USA elle a déporté la politique sur la voie de l’accroissement de la réglementation financière et du « bricolage interventionniste » dans l’économie. Cela...
Liste complète

Dicton – Les 5 de la semaine

  Aussi haut que vole un oiseau, il finit par se poser

C'est avec l'eau du corps qu'on tire celle du puits

Ce que le vieux voit assis, le jeune ne le voit pas debout

Chaque rivière à sa propre source

La pierre lancée avec bonté ne siffle pas


Proverbes africains - Source: Afrik

Quoi de neuf ?

Annonces


weather counter

Catégories

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés