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Jeudi 11 février 2010 4 11 /02 /Fév /2010 17:42

Livre_fils_de_nomade-Khayar.jpgDès leur jeune âge, certaines personnes ont un très fort sentiment qu’elles sont venues sur cette terre pour être musicien. Pour d’autres, leur passage en ce monde n’a de sens que par la recherche scientifique. Pour d’autres encore, c’est le commerce, la boxe ou la mécanique.

C’est ce qu’on appelle le don naturel, la vocation.
La vocation de KHAYAR OUMAR DEFFALAH, c’est d’être éducateur.
Non pas enseignant ou formateur, mais É-DU-CA-TEUR.
La différence est de taille :
Enseignant, formateur, c’est un métier, une technique pour transmettre un savoir et un savoir-faire.
Mais « éducateur », c’est plus qu’un métier : c’est un sacerdoce, un art de vivre et une philosophie.
Éduquer, c’est inculquer les valeurs de l’État de droit, la tolérance, l’intégrité, le sacrifice pour le bien commun.
Pour KHAYAR OUMAR DEFFALAH, le sens de sa vie c’est éduquer des générations de Tchadiens dans l’esprit de servir le Tchad : un Tchad idéalisé, mythifié presque, transcendant la tribu, la religion, la région et l’intérêt matériel.
C’est ce message humaniste qui ressort de la lecture de son autobiographie récemment publiée sous le titre : « Fils de nomade, les mémoires du dromadaire » (éditions L’Harmattan)
D’une plume sobre mais élégante, modeste mais fine - très fine comme sa silhouette exagérément sahélienne, KHAYAR OUMAR DEFFALAH raconte simplement les différentes étapes de sa vie :
-Son enfance de petit berger dans un « férig » nomade de la région du Ouaddaï;
-Ses études primaires et secondaires à FORT-LAMY au milieu des années 50;
-Sa formation professionnelle à FORT-ARCHAMBAULT et en ALLEMAGNE;
-Sa première expérience de responsable de l’alphabétisation dans la région natale de feu TOMBALBAYE;
-Sa première expérience avec les intrigues politiques locales dans le Logone oriental;
-Ses études universitaires à BRAZZA;
-Sa carrière d’enseignant et de proviseur du lycée technique commercial de N’DJAMENA;
-Jusqu’à ses séjours dans les palais du Moyen-orient en tant que ministre dans le gouvernement LOL MAHAMAT CHOUA.
Né en 1944 aux environs d’ABÉCHÉ, l’histoire de sa vie s’inscrit naturellement dans les soubresauts qui ont agité notre TCHAD:
-L'Indépendance, le drame du 16 septembre 1963,
-Le coup d’État du 13 avril 1975,
-Les déchirements de février 1979 et de mars 1980.
Ses récits en tant que témoin direct des affrontements du 16 septembre 1963, la façon dont il avait vécu cette funeste journée du lundi 12 février 1979 ainsi que le début du carnage FAN/FAP de mars 1980, sont très riches en détails et en sentiments.
Pour nos jeunes compatriotes, « Fils de nomade» est un documentaire instructif sur la vie rurale et sur le FORT-LAMY des années 50 et 60 ainsi que sur la vie à BRAZZAVILLE au début des années 70.
Pour les plus âgés, c’est un rappel émouvant de certaines figures disparues qui avaient marqué notre enfance et notre adolescence, dont beaucoup seraient tombées dans l’oubli sans cette œuvre.
Adolescent, KHAYAR OUMAR DEFFALAH avait eu le privilège d’observer de près, dans une arrière boutique du quartier AMBASSATNA, les discussions du petit cercle révolutionnaire précurseur du FROLINAT comprenant le docteur Outel BONO, Ibrahim ABATCHA, Mahamat ABBA SEÏD, Daouda KONATÉ etc.
Le récit s’arrête à mars 1980 au moment du déclenchement de la guerre dite des « neuf mois », mais l’auteur nous promet un deuxième tome que nous attendons avec impatience.
Si j’avais des critiques à faire, ce serait d’abord la brièveté de la première partie consacrée à son enfance en campagne.
Cette brièveté s’explique par le fait qu’elle ne couvre que les toutes premières années de son existence ; néanmoins, il aurait été intéressant de s’étendre sur l’environnement social et historique, car beaucoup de jeunes d’aujourd’hui sont nés et ont grandi en ville et n’ont pas une connaissance directe de ce Tchad primordial.
Particulièrement, il aurait été intéressant de procéder à une présentation plus approfondie de la tribu Béni-Halba, qui est très peu connue et dont l’histoire présente des spécificités certaines, même par rapport aux autres tribus arabes apparentées du Centre-Est tchadien et de l’Ouest soudanais telles que les Mahamid, Missiryés, Salamat, Khozam, etc.
Ensuite, je regrette que certains personnages n’aient été mentionnés que par leur surnom ou leur prénom : par exemple, il n’est pas évident de deviner que derrière « Pierrot », se cache notre initiateur en arts martiaux le défunt Pierre FÉMINOT.
Personnellement, j’ai été très ému à l’évocation de mon « foyer » Emmanuel BELBA, « sapeur » avant l’heure, exégète des œuvres de KABASSELE, ROCHEREAU et autres FRANCO, bêtement assassiné par un camarade étudiant à BRAZZA, et l’attitude exemplaire de son père « PAPA BELBA », sans laquelle cet triste incident entre jeunes auraient pu dégénérer en un conflit inter communautaire ; ému aussi à l’évocation de ceux de nos camarades du comité FROLINAT de BRAZZA dont les vies furent fauchées dans la fleur de l’âge par le hachoir des absurdes guerres tchado tchadiennes : BRAHIM YOUSSOUF dit « Ben », notre principal idéologue au sein du FROLINAT-FAP entre 1977 et 1981 ; ALI TAHAR, à mon avis l’intellectuel le plus brillant des FAN, etc.
KHAYAR OUMAR DEFFALAH rappelle aussi, de façon vivante, l’engouement massif des jeunes lycéens, étudiants et fonctionnaires pour le FROLINAT, à la fin des années 70 et ses efforts désespérés de proviseur du Lycée technique commercial pour convaincre professeurs et élèves, qu’ils seraient plus utiles à leur pays et à la Révolution en se consacrant à leur tâche de formation plutôt que de se précipiter vers les maquis. Attitude apparemment contradictoire, car lui-même avait sa carte du FROLINAT en poche. Il explique qu’il avait pris cette décision d’adhésion au mouvement, suite à une persécution absurde à laquelle l’avait soumis le directeur de la sûreté à l’époque, mais sa conviction avait toujours été que « se former soi-même et former les autres » c’était cela le devoir suprême d’un révolutionnaire et non prendre les armes.
Cela m’amène à penser que ce qu’on pourrait appeler le « FROLINAT urbain » ou le « FROLINAT intellectuel », devrait être étudié par nos chercheurs en tant que sujet à part. Car le mouvement révolutionnaire, ce n’était pas seulement les « maquis », les "chefs de guerre" et les combats spectaculaires ; il avait une autre aile constituée des réseaux urbains dans les villes, au Tchad et dans d'autres pays, avec ses cercles d’étudiants, fonctionnaires, commerçants, et même d’officiers de l’armée etc.
Le livre de KHAYAR OUMAR DEFFALAH survole rapidement cet aspect et cite quelques militants qui avaient joué un rôle clé dans ce FROLINAT urbain et intellectuel, au sein duquel on trouvait un nombre non négligeable d’intellectuels sudistes.
Ces cadres rares et précieux dont le pays avait tant besoin, avaient été décimés entre 1973 et 1975, pendant la dernière période TOMBALBAYE dite de « l’Authenticité ».
Ayant été témoin direct de toutes ces destructions, ayant plus d’une fois payé de sa personne, KHAYAR OUMAR DEFFALAH s’abstient pourtant de tout jugement, toute condamnation, se contentant de jouer son rôle de chroniqueur engagé, tout en martelant, au long des pages, sa foi inébranlable en un Tchad uni, laïc et paisible où la seule valeur serait celle de la probité morale et du mérite professionnel.
Malgré la présence permanente de la « Grande faucheuse » dont l’ombre lugubre se profile tout au long des pages, il y a des épisodes qui prêtent à sourire et même à rire : la course poursuite avec un lion dans la brousse, les questions naïves de paysans allemands qui voyaient un Noir pour la première fois de leur vie, etc.
En particulier, sa description physique du président HABRÉ (sa silhouette, sa démarche, ses gestes, son regard, son débit de parole…), lors de la première rencontre de l’auteur avec celui qui venait d’être nommé Premier ministre de feu le général MALLOUM, est un croustillant morceau d’anthologie plus éloquent que toutes les analyses politiques ou idéologiques qu’on pourrait faire du personnage.
Le paysage littéraire tchadien qui était peut-être le plus désertique de l’Afrique, commence à verdir peu à peu, et nous constatons, rien qu’au cours de la décennie écoulée, que les héritiers de l’ancêtre Joseph BRAHIM SEID se multiplient.
Si l’on s’en tient seulement aux genres de l’autobiographie et du témoignage politique, outre ce « Fils de nomade », on peut citer « Fragments de vie d'une enfance au Kanem » par Mahamat MASSOUD, « Un vétérinaire tchadien au Congo » par Oumar DJIMADOUM, « Taporndal. Petites chroniques du pays Gor et d’ailleurs » par Antoine BANGUI-ROMBAYE., « La joie de servir » : de Monseigneur Charles VANDAME et Benjamin BAMANI, « Tchad, témoignage et combat politique d'un exilé » de Bichara IDRISS HAGGAR , et la publication en ligne du livre interview de Laurent CORREAU avec le président GOUKOUNI; sans compter les romans qui laissent transparaître la trame autobiographique de leurs auteurs tels que les fictions oniriques de NIMROD alias Bena DJANGRANG (« Le bal des princes », « Les jambes d’Alice », « Le départ ».), « Sang de kola » de Noël NDJEKERY, la grande œuvre posthume de Baba MOUSTAPHA « Le souffle de l’Harmattan », le roman de notre pionnière Marie-Christine KOUNDJA "Al Istifakh ou l'Idylle de mes amis", ainsi que les productions multiples et multiformes du professeur Koulsy LAMKO… et la liste est loin d’être exhaustive.
Certains pensent que dans un pays où la littérature commence à prendre un certain essor, la culture de paix s’épanouit dans son sillage.
Espérons que ce soit le cas pour le Tchad !

Acheikh
IBN-OUMAR (10 février 2010)

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Par Ndouné - Publié dans : Livre
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