Depuis quelques mois,
une étourdissante partie de poker diplomatique se joue entre les capitales soudanaises et tchadiennes avec pour unique enjeu de faire accepter à chacun des deux pays de ne plus soutenir ou
abriter les groupes rebelles hostiles à l’autre. Cette partie avait même été programmée pour être jouée en terrain neutre à Doha – au Qatar – en marge du Sommet de la ligue Arabe. Mais
voila : cette partie risque de tourner à la roulette russe, surtout que les groupes rebelles – notamment tchadiens -, principales composantes de l’enjeu, demeurent en dehors de la partie, ne
sont pas autorisés à ouvrir les cartes, et même ne sont pas admis dans la salle de jeu…
Vendredi 15 janvier 2010, un accord de normalisation des relations entre le Tchad et le Soudan est signé à N’djamena entre, d’un
côté : le Dr Ghazi Sahaladine, envoyé spécial du président Omar el Béchir spécialement chargé du dossier du Darfour, et d’autre part – pour le côté Tchadien – Mr Moussa Faki Mahamat,
ministre des relations extérieures du régime Deby.
Selon les termes de cet accord dit de "normalisation" – et déjà pompeusement appelé "accords de N’djamena" – il est stipulé que
« … les deux pays se sont engagés à poursuivre la mise en œuvre des mesures prises pour mettre un terme à toute présence, à tout soutien et à toute action de groupes rebelles
opérant dans l’un et l’autre pays. »
Mieux, il y est précisé que les deux pays « s’engagent à prendre des mesures adéquates pour sécuriser leurs frontières
et à maintenir des contacts réguliers en vue de la réalisation de leurs objectifs. »
Si jusqu’ici la volonté d’arriver à une situation de non guerre de part et d’autre de la frontière séparant les deux pays qui
n’en finissent pas de s’accuser mutuellement et simultanément d’agression depuis près de 18 ans, la troisième clause de cet accord n’est rien de moins … qu’un ultimatum formulé à l’adresse des
groupes rebelles pourtant absents de ces négociations.
Un ultimatum qui donne deux mois aux rebelles, s’ils veulent retourner à la "légalité", pour répondre à ce qui est
allègrement présenté comme "l’appel de la paix lancé par les gouvernements Tchadien et soudanais." Faute de quoi, conclue sèchement l’accord « des mesures seront prises pour
qu’il n’y ait plus de présence de groupes hostiles dans le territoire de l’un et l’autre pays ».
Et du coup, même les observateurs les moins perplexes des affaires tchado-soudanaises n’ont pas pu s’empêcher de se gratter la
tête, tant cette énième démarche de normalisation des relations entre le Tchad et le Soudan semble refuser d’intégrer – de même que celles qui l’ont précédée - toutes les conditions susceptibles
d’aboutir à une solution réellement définitive.
Car, comment ces deux pays peuvent-ils imaginer l’éradication des groupes rebelles sans associer physiquement et politiquement ceux-ci aux débats ?
Cette question vaut réellement son pesant d’or, car ce qui se passe à l’heure actuelle entre le Soudan et le Tchad ne peut –
toutes proportions gardées – être comparé qu’à une succession de parties de poker avec ce que ce jeu comporte comme bluff, roublardise, et surtout, tricherie.
Si, pour en finir une fois pour toutes avec le chassé-croisé des raids à répétition des groupes rebelles contre les régimes
tchadien et soudanais, ces deux pays voisins, frères et soudés par de multiples liens séculaires ont décidé de trouver une solution commune, cela ne peut que réjouir toue l’Afrique. Mais la
simple logique aurait commandé que toutes les données des équations sans inconnues posées à ces deux pays fussent posées sur la table et méticuleusement disséquées, afin que ni les régimes en
place, ni leurs oppositions armées qui les combattent ne soient tentés de grincer les dents.
En effet, le président Omar Hassan El Béchir n’a jamais hésité à trancher sur le vif en faisant constamment montre d’une
indéniable disponibilité à dialoguer avec toutes les factions rebelles qui, non seulement ont toujours voulu le culbuter du pouvoir, mais n’ont jamais caché leur obstination à procéder à la
partition du Soudan.
Idriss Deby Itno, lui, n’a jamais manifesté – et c’est une constante chez lui - aucune envie de négocier avec les rebelles
tchadiens qui, il faut le reconnaître, ont presque tous été, à un moment ou à un autre, des acteurs de premier plan de son régime.
Des rebelles qui, toute l’opinion internationale le sait, n’ont jamais demandé qu’une seule chose : que les motivations de
leur combat soient comprises, et surtout discutées. Et c’est face à l’intransigeance de Deby qu’ils ont été réduits à la confrontation armée.
Et quand l’on sait que ces motivations sont pleinement nobles, à savoir l’instauration d’un système démocratique, la fin des
abus et de tous les excès qui font du Tchad l’un des pays les plus arriérés sur le plan de la démocratie, et l’un des plus barbares d’Afrique.
Idriss Deby n’a jamais proposé qu’une seule alternative aux groupes politico-militaires : rallier son régime sans condition
– donc une reddition pure et simple – ou se battre.
Voilà la seule et simple logique du maître de N’djamena qui, en conséquence, a investi des centaines de milliards de FCFA pour
être en mesure de faire face à n’importe quelle campagne militaire. Les deux dernières offensives rebelles contre N’djamena illustrent dramatiquement cette réalité.
Compte tenu de cela, des questions simples – et pourtant incontournables – se posent :
Primo : A quoi ce traité dit de normalisation veut-il réellement aboutir ?
Si c’est à une situation de non belligérance, il importera d’associer étroitement tous les groupes militarisés dans les
discussions, et les amener sincèrement et réellement à un modus vivendi. C’est seule la situation de fin de belligérance qui conduira plus sûrement à une option de paix. C’est autant valable pour
le Tchad que pour le Soudan.
Le Tchad ne peut réellement pas envisager l’arrêt de l’activisme des politico militaires sans réellement penser à leur avenir
immédiat tant sur le plan politique que sur celui de la stabilité de son pays.
Secundo : le Soudan peut-il éradiquer les attaques et revendications des groupes rebelles ?
Il est impensable, si l’on s’en tient aux ukases de ce traité de "normalisation" sec comme un coup de feu, que l’on puisse
aboutir à une solution réaliste du problème des rébellions tchado-soudanaises sur la base d’une simple entente entre Khartoum et N’djamena en excluant catégoriquement les rebelles qui sont en
même temps le problème et la solution.
Autant il faudra que Omar El Béchir discute avec ses rebelles et arrive à des accords acceptés des deux bords, autant il
s’impose à Deby de consentir enfin à "parler" – directement ou à travers les plus grands de son MPS – aux mouvements rebelles. Surtout que personne n’ignore que si toutes les guerres se font sur
les champs de bataille, elles se terminent toujours autour d’une table. Une table autour de laquelle Idriss Deby Itno n’a jamais consenti de s’asseoir face aux politico militaires, et ce, malgré
cette exigence mille et une fois formulée par l’opposition civile.
C’est certainement cela qui a conduit au durcissement de la position des politico militaires qui, au nom de tous les tchadiens
morts sur les champs des batailles imposées par Deby refusent désormais – et c’est légitime – d’être réduits à une humiliante reddition qui désintégrerait définitivement toute possibilité
d’instauration à court ou moyen terme d’un système démocratique au Tchad.
Omar el Béchir l’a compris depuis longtemps, et – on le voit aujourd’hui – la décrispation entre lui et les groupuscules
rebelles se décline sous d’optimistes perspectives.
Idriss Deby refuse de l’accepter, c’est pour cela qu’il veut se contenter d’un accord formel du Soudan qu’il veut réduire en
simple allié aveugle qui se chargera de chasser les forces de la rébellion tchadienne de la frontière, ses propres forces se chargeant par la suite d’exterminer ce qui restera de
l’opposition militaire.
Omar el Béchir tient à ce que les mouvements rebelles arrêtent leurs attaques contre son régime. A cet effet, il est en train de
prendre toutes ses dispositions pour que les rebelles se mettent au service de la construction du Soudan, et seuls les impénitents va – t – en guerre pourraient continuer dans une logique que
toute la communauté internationale condamnerait.
Idriss Deby, lui, refuse de se poser des questions sur ce qu’il adviendra des groupes politico militaires tchadiens qui ne
pensent qu’à la construction d’un Tchad meilleur et géré autrement.
Alors, question : Si Deby veut la paix, une paix définitive, où pense – il caser « ses » rebelles alors que,
aujourd’hui où il est important d’intégrer ceux-ci dans les accords, il refuse de les associer dans une démarche qui déterminera l’avenir immédiat d’un pays qui n’a pris que trop de retard…à
cause justement de la guerre ?
Ces questions, ainsi que toutes celles qui les accompagnent, mériteraient que les Soudanais les posent sans détour à Deby – ou
ses émissaires – au cours des rencontres à venir avec le Tchad. Sinon, le pays d’Omar el Béchir ne sera réduit – dans ces prétendus accords de normalisation - qu’à jouer un piètre rôle
d’exécuteur des basses œuvres du régime de Deby qui l’aura alors recruté malicieusement pour…liquider une opposition militaire pourtant noble.
Par A.K |
Ndjamena-matin
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