Mardi 30 juin 2009
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Jean-Luc Sens, vice-président de l'association pour les victimes des essais nucléaires français, affiche une satisfaction mesurée alors que le parlement examine ce jeudi un projet de loi
qui prévoit des indemnisations en masse.
Julien LALOYE
Un essai nucléaire sur l'archipel de Mururoa en 1970 (AFP)
Jean-Luc Sens se bat depuis 2001 pour que soit reconnu le droit à l'indemnisation des militaires et des civils exposés aux essais nucléaires menés en Polynésie française et au Sahara. Après des
années de négociations avec le ministère de la Défense, ce dernier a enfin consenti à déposer un projet de loi qui prévoit d'indemniser les victimes directes et indirectes des 210 essais nucléaires menés par la France entre 1960 et 1996.
Après neuf ans de lutte, l'association Aven (association pour les victimes
des essais nucléaires), que vous représentez, doit être satisfaite de voir son combat reconnu ?
Il est vrai que le projet de loi relatif à la réparation des conséquences sanitaires des essais nucléaires français qui sera examiné aujourd'hui à l'Assemblée marque une avancée profonde dans la
prise en compte d'un problème ignoré par l'Etat Français pendant des années. Pour la première fois, l'Etat reconnaît la notion de causalité entre les essais nucléaires, (210 en tout,
atmosphériques et sous-terrains) et toutes les maladies pathologiques radio-induites, alors qu'il y a encore un an, il ne voulait reconnaître sa responsabilité que dans le cas d'accidents
directement liés aux essais. De plus, ce n'est plus à la victime de prouver que sa maladie est due aux essais nucléaires, mais à l'Etat de démontrer qu'elle n'est pas une conséquences de ces
essais. Ce renversement du principe de la charge de la preuve constitue une avancée notoire.
D'autant plus que le projet a été amendé favorablement depuis sa première mouture ?
En se basant sur les dernières discussions que nous avons eues avec le ministre le 11 juin dernier, le texte faisait parfois figure de coquille vide au regard de certains aspects, donc nous
demandions la reconsidération. L'État prévoyait un fonds d'indemnisation crédité dans un premier temps de 10 millions d'euros, ce qui est nettement insuffisant par rapport aux 70 millions d'euros
déjà dépensés par la caisse de prévoyance sociale (CPS) de la Polynésie française (sécurité sociale) pour les soins dispensés aux malades souffrant de pathologies en lien avec les essais
(ndlr : un chiffre à mettre en relation avec les 7 milliards d'euros annuels consacrés aux pensions des armées par le ministère de la Défense). Nous réclamions également la création d'un
comité de suivi, afin que les associations puissent surveiller de près le travail du comité d'indemnisation, uniquement composé de membres du ministère, qui garde ainsi la main sur les
remboursements. Ces deux dispositions ont été prises en compte par Hervé Morin, ce qui est bien évidemment satisfaisant.
L'Etat chiffrait jusqu'à maintenant à quelques centaines le nombre de victimes potentielles, quelles sont les prévisions d'Aven ?
Largement supérieures. L'Etat est d'accord avec nos prévisions globales, qui déterminent qu'environ 150 000 personnes, civils, militaires, victimes directes et ayant-droits, ont pu être exposées
à des radiations nucléaires sur la période officiellement reconnue (1960-1998). Si l'on se fie aux données d'Aven, sur les 3000 militaires que comptent l'association, 80% sont atteints à des
degrés divers par les radiations. La proportion ne sera pas la même ramenée à toute la population touchée, mais si on parle d'un fonds de 10 millions d'euros, alors il faudra que ce soit 10
millions tous les ans pour les 45 années à venir!
Reste-t-il des points d'achoppements majeurs entre vos exigences et le texte de loi qui s'apprête à être voté ?
Pour commencer, on ne dispose toujours pas d'étude épidémiologique digne de ce nom qui permette de déterminer clairement le nombre de personnes touchées. L'Etat s'est toujours bien gardé de mener
une telle étude, sans doute de peur d'obtenir des chiffres bien supérieurs aux projections les plus pessimistes. Nous avons également exigé, sans succès, que les zones géographiques concernées par les essais nucléaires soient élargies. Le ministre a donné son aval pour que ces zones s'étendent à
l'atoll de Hao et à l'ensemble de la presqu'ile tahitienne, mais il reste des progrès à faire : Les retombées sur Bora-Bora, Vahiné ou Papeete, ne sont toujours pas prises en
compte, de même que les conséquences environnementales des essais sur la faune et la flore polynésienne. Les pêcheurs ont par exemple dû arrêter toute activité dans le lagon, sans qu'aucune
compensation n'intervienne.
Et en ce qui concerne les pathologies radio-induites qui seront indemnisées ?
La aussi, c'est encore insuffisant. L'Etat se base sur la liste Unscaer de l'ONU, une liste minimaliste qui ne prend en compte que dix-huit cancers radio-induits et qui laisse de côté certaines formes de cancer, dont les maladies
cardio-vasculaires, qui représentent de loin le plus gros bataillon de malades pami les personnes exposées aux radiations nucléaires. Nous attendons que cette liste évolue en fonction des
avancées médicales et scientifiques, afin d'englober toutes les victimes.
Source: Liberation